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28 avril 2017

Droits compensateurs

Le cinquième litige sur le bois d’œuvre inquiète les Hautes-Laurentides

Simon Dominé , Rédacteur en chef

Comme dans le reste du Québec, les forestiers des Hautes-Laurentides demandent au gouvernement canadien de les soutenir, alors que les États-Unis ont déclenché le 24 avril dernier un nouveau conflit commercial avec le Canada sur le bois d’œuvre (photo: archives – Le Courant des Hautes-Laurentides).
Comme dans le reste du Québec, les forestiers des Hautes-Laurentides demandent au gouvernement canadien de les soutenir, alors que les États-Unis ont déclenché le 24 avril dernier un nouveau conflit commercial avec le Canada sur le bois d’œuvre (photo: archives – Le Courant des Hautes-Laurentides).

La MRC d’Antoine-Labelle subira-t-elle les contrecoups du cinquième conflit du bois d’œuvre déclenché le 24 avril dernier entre le Canada et les États-Unis? Dans les Hautes-Laurentides, personne ne souhaite revivre une crise, car la foresterie demeure le premier moteur économique de la région.

Le 24 avril, le Département du commerce américain a annoncé ce que tout le monde redoutait depuis des mois: l’imposition de droits sur les importations de produits canadiens de bois d’œuvre résineux. Pour les entreprises concernées dans la région, on parle pour l’instant de 19,88% de taxes sur les exportations à destination des États-Unis, rétroactives de trois mois. Par ailleurs, suite à une plainte de la Coalition américaine du bois d’œuvre en décembre 2016, d’autres frais pourraient s’ajouter. Le verdict final ne sera cependant connu qu’en novembre prochain.

«Une attaque frontale»

La directrice de Signature Bois Laurentides, Justine Q. Éthier, a réagi en déclarant que cela «laisse présager une nouvelle période sombre pour l’industrie». Selon elle, il est «inconcevable» pour la région d’Antoine-Labelle de revivre le «choc» d’une crise forestière majeure. L’Union des municipalités du Québec (UMQ) estime en effet que l’impact financier pour l’industrie québécoise pourrait dépasser 200 millions de dollars. Le maire de Mont-Laurier, Michel Adrien, n’a pas caché sa préoccupation, puisqu’il a jugé que la décision des États-Unis représentait «une attaque frontale contre Mont-Laurier et la région des Hautes-Laurentides». Quant au député David Graham, dont le gouvernement est talonné depuis des mois sur ce sujet, il a accueilli la nouvelle d’un ton inquiet, mais résolument combatif: «C’est bien malheureux de subir le protectionnisme américain, encore une fois. Le Canada aura gain de cause, mais il faut livrer combat.»

Pas de «compromis injuste»

Ce dernier a tout de suite ajouté que le gouvernement Trudeau n’accepterait pas «de compromis injuste» et en a profité pour égratigner au passage les Conservateurs. Il soutient que c’est l’accord de 2006 signé entre les États-Unis et le Canada qui a été le déclencheur de la dernière crise forestière. «Je tiens à dire à tous nos travailleurs du bois, à leurs familles et aux citoyens que le gouvernement du Canada prend la situation très au sérieux, et poursuit les négociations avec les Américains, a mentionné le député. On fera ce qu’il faut pour protéger l’industrie et surtout les travailleurs.» Confiant dans sa capacité de prouver que l’industrie forestière canadienne n’est pas subventionnée, Ottawa envisage de recourir aux tribunaux de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour faire entendre raison à son voisin. Si Justine Q. Éthier reconnaît que les quatre derniers litiges ont été gagnés par le Canada, il n’en demeure pas moins que «la démarche s’est avérée fort coûteuse pour l’industrie, en argent, en perte d’emplois et en fragilisation du secteur».

Québec octroie de l’aide

Pour le Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ) la décision américaine est d’autant plus «questionnable» qu’en 2013 le gouvernement québécois a mis en place un nouveau régime forestier, afin de s’assurer que «le bois issu des forêts publiques était vendu à un prix de marché». Aussitôt connue la décision des Américains, le gouvernement québécois a rendu disponible le programme ESSOR. C’est un appui financier (sous forme de prêts et de garanties de prêts) aux entreprises touchées.

Les menaces qui pèsent sur la région

Pour la MRC d’Antoine-Labelle, la menace de déstabilisation est bien réelle. «Tout le système productif risque d’être affecté de la sylviculture à la troisième transformation, en incluant tout le réseau de sous-traitants et de fournisseurs (transport, entrepreneurs forestiers, équipementiers, fabricants, services conseils/ingénieurs forestiers, etc., …)», déplore Mme Éthier. Cette dernière craint que les entreprises frappées par la taxe américaine tentent d’écouler leurs produits sur le marché canadien. «Il est possible que nos scieries régionales soient amenées à entrer en compétition avec les produits de l’ouest, ce qui amènerait à une réduction des prix du bois, redoute-t-elle. La marge de profit des usines serait donc réduite et leur rentabilité en serait affectée.» Et si la situation devait pousser des usines à la fermeture, l’approvisionnement de plusieurs entreprises pourrait être compromise. Heureusement, la région n’est peut-être pas aussi vulnérable que lors du dernier litige commercial (2001-2006), notamment en raison des niveaux de prix du bois, du nombre de mises en chantier et de la faiblesse du dollar canadien par rapport au dollars américain.

Ottawa mis sous pression

Pour l’heure, tous les regards sont tournés vers Ottawa. «Le premier ministre Justin Trudeau et son gouvernement ne peuvent se défiler devant leurs responsabilités dans le dossier du bois d’œuvre et doivent défendre les intérêts des citoyennes et citoyens qui les ont élus, a ainsi martelé Michel Adrien. Il est urgent que M. Trudeau fasse entendre raison à son homologue américain et annonce des mesures pour atténuer les impacts des droits compensatoires pour les familles de Mont-Laurier et des quelque 220 autres municipalités dont les emplois et les revenus dépendent du secteur forestier.» Même son de cloche du côté de l’UMQ, dont le vice-président, Alexandre Cusson, a jugé que le soutien annoncé par le gouvernement fédéral était «insuffisant». Mme Éthier n’y est pas allée par quatre chemins et a demandé à ce qu’Ottawa mette à disposition des entreprises des garanties de prêt sans intérêts, comme Québec. Pour le moment, la réponse est restée vague. «Pour protéger les emplois et les collectivités qui dépendent de la foresterie, le gouvernement canadien fera en sorte que les entreprises et les collectivités aient rapidement accès à du support et de l’aide à l’emploi et à la formation au besoin», a répondu le député Graham.

Souvenirs douloureux

Rappelons que les enjeux dans ce dossier sont grands pour la région d’Antoine-Labelle, qui a connu une baisse très significative de ses activités forestières depuis 2004. À l’époque, on comptabilisait 2 371 emplois directs en foresterie. Dans un rapport rédigé pour le compte du Centre local de développement (CLD) d’Antoine-Labelle, la firme EcoTec Consultants expliquait que trois ans plus tard, la région avait perdu au moins 1 427 de ces emplois. Pour l’ensemble des Hautes-Laurentides (MRC d’Antoine-Labelle et des Laurentides réunies), le secteur de la première transformation avait diminué de 66,3%. Selon les dernières données disponibles auprès du CLD d’Antoine-Labelle, la région comptait en 2015 12 409 personnes en emploi, dont 1 298 travaillent dans le domaine forestier. À titre comparatif, ils sont au moins 2 724 à travailler pour le secteur public (commission scolaire, système de santé, bureaux régionaux des ministères, pénitencier).C

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Simon Dominé , Rédacteur en chef

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