Suivez le courant!       819 623-7374
Partager:
6 février 2019

Direction de la protection de la jeunesse (DPJ)

Le temps est venu d’apporter des changements

Kathleen Godmer , journaliste

Depuis quelques semaines, on parle beaucoup de la DPJ et des différents problèmes auxquels elle doit faire face. Du côté de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), on parle de «crise». Serait-il temps pour la DPJ d’apporter des changements à sa manière de fonctionner?

«Le moment est venu de moderniser le fonctionnement de la DPJ. La société a évolué, les familles ont changé, les problèmes se sont complexifiés. La Loi sur la protection de la jeunesse est essentielle pour protéger les enfants vulnérables, mais il faut revoir les façons de faire. La crise qui se vit actuellement nous invite à faire cela», a affirmé Guylaine Ouimet, présidente de l’OTSTCFQ.

Diminution significative de l’accès aux services sociaux de première ligne, liste interminable de noms d’enfants en attente d’une évaluation, normes administratives qui donnent l’impression d’être des quotas, et manque de soutien clinique des travailleurs sociaux ne sont que quelques-uns des sujets amenant la DPJ à beaucoup faire parler d’elle, ces-temps-ci.

Ressources et accès aux services

Le manque de travailleurs sociaux est un problème. La raison principale étant qu’ils ont très peu de soutien clinique pour prendre des décisions éthiques difficiles.

Selon Mme Ouimet, «il est hors de question d’assouplir la ‘’Loi 21’’ qui impose que les intervenants à l’évaluation soient des travailleurs sociaux membres de l’Ordre. Ces modifications ont fait consensus pour s’assurer que les gens les plus vulnérables aient un service par le bon professionnel. Si vous faites une crise cardiaque, vous voulez voir le cardiologue, pas un omnipraticien!»

La présidente affirme aussi que le cœur du problème est au niveau de la première ligne. «Il y a eu une diminution significative de l’accès aux services sociaux de première ligne dans les services de proximité. Donc, les gens se retrouvent en protection de la jeunesse, alors que ça devrait être le dernier recours.»

La preuve que ce problème est bien réel peut se voir dans le taux de resignalement des enfants. Une étude réalisée à l’Université de Sherbrooke en 2014, pour le compte du Centre jeunesse de Québec, a démontré que 56% des jeunes ayant fait l’objet d’un resignalement avaient été suivis en application des mesures, soit l’étape où la famille doit en théorie être épaulée pour faire face à ses problèmes.

Malheureusement, lors de l’application de ces mesures, on fait pression pour que les durées de suivi ne soient pas indéterminées.

L’étude démontre aussi que ces durées sont si courtes que la probabilité qu’il y ait un resignalement est forte, parce qu’à la fermeture de leur dossier, les familles ont été placées sur une liste d’attente, faute de service accessible.

Quotas, temps et qualité du service

Une jeune intervenante de la région qui tenait à garder l’anonymat a déclaré: «Je pourrais vous raconter plein de fois où les quotas et ce qu’ils impliquent sont venus diminuer la quantité et la qualité des services que l’on offre.» Selon elle, les intervenants se font mettre beaucoup de pression et se font bousculer dans le temps. «Ça doit aller vite, on manque toujours de temps, les listes sont longues. Dans un contexte comme ça, où la pression est forte, les familles deviennent un peu comme des numéros et ça me donne souvent l’impression qu’on diminue les critères qui touchent aux familles d’accueil, ou que les évaluations sont mal faites.»

Selon elle, il semblerait que les intervenants se font rencontrer par leur gestionnaire non pas pour se faire offrir du soutien clinique, mais pour se faire dire qu’ils n’ont pas assez de familles dans leur charge de cas.

Une autre intervenante, située un peu plus haut dans la hiérarchie, et qui elle aussi désirait garder l’anonymat par crainte de représailles, a expliqué que: «Quand on parle de ‘’crise’’, ce qui arrive actuellement, c’est qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre au niveau des ressources humaines. Présentement, beaucoup de gens quittent pour la retraite et il n’y a pas assez d’effectifs pour combler les départs. Par exemple, ici, il y a eu trois charges de cas, il manquait trois intervenants et ce n’est pas parce que les ressources humaines ne font pas de campagnes de recrutement. Il y a peu ou pas de gens qui font application pour le CISSS actuellement. C’est certain que la pression et les conditions de travail ne les incitent pas à venir travailler en protection.»

Cette intervenante d’expérience expliquait aussi que pour ce qui est des listes d’attente, elles sont dues au manque d’intervenants. À l’évaluation, dans les Laurentides, il y a 52 postes, mais les besoins seraient d’au moins 20 de plus, ce qui fait que tous les ans, au printemps, le CISSS engage de jeunes intervenants en protection lors de blitz d’évaluation. Souvent, ces jeunes manquent d’expérience et ça amène des évaluations qui, sans être mal faites, ne sont pas toujours justes. Parfois, on ferme des dossiers trop rapidement, ce qui entraine des resignalisations et, malheureusement, cela arrive trop souvent.

La réalité de la région nous amène à tenir compte du peu de ressources communautaires, de l’éloignement des services. «La région est pauvre et ça apporte des problèmes en termes de négligence plus nombreux que dans d’autres secteurs. La durée de traitement de nos dossiers est aussi beaucoup plus grande que dans les Basses-Laurentides, justement à cause de l’aspect négligence et du manque de ressources et de services», a aussi mentionné cette intervenante.

Elle a aussi expliqué qu’à Mont-Laurier, pour l’évaluation, il y a cinq intervenants (cinq postes). Durant la dernière année, une personne a quitté pour maladie et n’a jamais été remplacée, augmentant ainsi la liste d’attente puisqu’avec une personne en moins, les évaluations ont pris du retard.

Quand on parle quotas, cette travailleuse de la DPJ explique que, pour le volet évaluation, ils ont l’obligation de traiter 52 dossiers par année. Puis quand on parle de prise en charge et de suivi social, un minimum d’interventions doivent être faites dans chaque dossier, par semaine, par mois. Tout ça est quantifié pour être remis au ministère et traité en fonction des budgets.

Selon elle, la solution est simple: engager plus et retenir les intervenants. «Quand on a 30 dossiers de prise en charge et que le ministère dit qu’on devrait en avoir autour de 20, ça fait des surcharges de travail et c’est un effet domino. Trop de travail et les gens partent en congé de maladie; ce qui augmente la charge de travail pour les autres. L’objectif est d’engager le plus de gens possible pour être capable d’offrir une qualité de vie et de travail aux intervenants pour qu’ils restent en protection».

Revoir les normes

Le PDG du CISSS des Laurentides, Jean-François Foisy, dément l’accusation selon laquelle on imposerait des quotas aux intervenants, mais avoue être conscient que les charges de cas sont un réel problème. Selon lui, même s’il avait le budget nécessaire pour embaucher plus de travailleurs sociaux, il ne le pourrait pas puisque dans le milieu, on est aussi victime de la pénurie de main-d’œuvre.

Ce serait Denis Baraby, ancien directeur de la protection de la jeunesse dans les Laurentides, qui aurait mis en place certaines pratiques maintenant critiquées, comme la gestion par résultat et les fameux caucus; des rencontres hebdomadaires visant à faire le point sur les charges de cas. Des politiques probablement mal comprises ou mal appliquées qui entrainent des problèmes et qui amènent les gens du milieu à se demander si les standards de pratique doivent être revus, puisque la pratique elle-même ne cesse d’évoluer.

Je pense que les gens n’ont pas vraiment les bonnes informations face à la DPJ, aux listes d’attentes et aux ‘’quotas’’. Ça crée de fortes réactions qui, parfois, ne sont même pas en lien avec le vrai problème.» – Une intervenante d’expérience qui désire garder l’anonymat

Partager:

Kathleen Godmer , journaliste

  • Courriel