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30 juillet 2018

Avocat, docteur en droit et politologue f_berard@twitter

SLAV, Kanata et l’esprit de nuances

Frédéric Bérard

Sujet archi-délicat s’il en est un, l’annulation des pièces SLAV et Kanata, du dramaturge Robert Lepage, est venue animer un été jusque-là assez morne. Depuis le début de la controverse, deux clans s’affrontent, de manière assez manichéenne merci. Et ça joue dur. Drôlement dur. Pire: impossible, apparemment, de demeurer neutre dans ladite bataille. Il faudrait impérativement choisir son camp.

Or, après plusieurs semaines de guerre de tranchées, m’est impossible, au risque de vous décevoir, de choisir formellement un camp. Et vous savez quoi? C’est très bien ainsi.

Parce que devant un truc autant complexe, je me revendique du droit à la nuance. Celui qui veut que tout n’est pas systématiquement noir ou blanc (sans jeu de mots). Qu’en un sens, deux adversaires peuvent respectivement toucher, pour des motifs diamétralement opposés, la cible. Cet esprit de nuances, pourtant fondamental à un échange démocratique serein et porteur, semble indubitablement absent du présent débat. Pourquoi? Bonne question. Probablement du fait de l’aspect parfaitement émotif du débat. Émotion due, d’une part, à ceux qui se considèrent victimes d’appropriation culturelle et d’insensibilité. Frustration, d’autre part, pour Lepage et ses supporteurs, lesquels refusent et réfutent évidemment les étiquettes de «racistes» maintenant posées sur eux.

Parce que soyons clairs d’emblée: quiconque ose qualifier Lepage de raciste rate drôlement la cible. Les deux pièces en question, pour seules illustrations, visaient justement à dénoncer le racisme et autres traitements abjects qu’ont dû subir Noirs et Autochtones. Du coup, faut pas être très malin, ni de bonne foi, afin d’accuser le dramaturge d’une telle chose.

Où le tout se corse, cela dit, est assurément au niveau des allégations «d’appropriation culturelle». Concept complexe empreint de touches de gris. On peut facilement comprendre, ici encore, le rejet des accusations par Lepage et sa gang, ceux-ci se réclamant, potentiellement à juste titre, de la liberté artistique. A fortiori lorsque l’idée-maîtresse desdites pièce est, justement, de dénoncer le fléau du racisme. Un exemple me vient d’ailleurs en tête: vous avez vu l’excellent Django, de Tarantino? Ou encore Inglorious Basterds, du même cinéaste? Quelqu’un oserait-il l’accuser d’appropriation culturelle envers les Noirs ou Juifs? Pense pas.

L’envers de la médaille, maintenant. Il aura beau s’en défendre, mais reste que l’insensibilité de Lepage dans ces affaires lui mérite un beau E, dans le sens d’échec. Aucun Noir dans SLAV? Aucun autochtone dans Kanata? Et pourquoi donc? Ceux-ci ne sont-ils pas les mieux placés afin de comprendre et expliquer… leur propre réalité ou celle de leurs ancêtres?

Que dirait-on si un cinéaste anglophone ontarien souhaitait tourner un film sur les Rébellions de 1837-1838? Et si Papineau et Lafontaine étaient joués par des anglos? Et si aucun franco ne faisait partie de la pièce?

Rappelez-vous d’ailleurs les hauts cris quand certains ont voulu, sur les Plaines d’Abraham, recommémorer la défaite de Montcalm. Je parie que plusieurs de ceux qui appuient aujourd’hui Lepage s’étaient déclarés satisfaits de l’annulation de la représentation…

Morale de l’histoire? Oui à la liberté artistique. Non à la censure. Mais oui également à la sensibilité eu égard à l’histoire d’autrui. À son regard acéré sur une réalité qui est, a priori, la sienne.

Cet esprit de nuances, pourtant fondamental à un échange démocratique serein et porteur, semble indubitablement absent du présent débat.

CHRONIQUE

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